Seule ce matin, elle grignote le temps. Ce temps-là particulièrement, puisqu' elle est seule. Elle le grignote lentement, comme d'autres le feraient avec une gourmandise rare. Elle aime ce temps parce qu'il lui appartient. Ces instants là sont tout à elle. Ils sont contenus dans l'espace de ses pensées, au plus loin ou au plus près d'elle, dans ses rires s'ils venaient, dans ses larmes si elle en avait contenues. Le silence qui devient alors son silence, la remplit tout entière. Elle est toujours étonnée de s'apercevoir combien il lui procure une immense sensation d'être, avec ou sans les douleurs qui l'accompagnent parfois. Elle imagine qu'elle emprisonne dans ses mains quelques petites secondes, sans savoir vraiment si c'est au Silence ou au Temps qu'elle les a volées pour les retrouver plus tard.

C'est ainsi qu'elle est assise devant la fenêtre. Au travers des vitres, elle regarde dehors. Il n'y a pourtant pas grand-chose à voir : Une longue ligne diffuse pour horizon, presque rectiligne, faite de la limite des champs que rien n'arrête si ce n'est quelques silhouettes d'arbres nus.

 

 

Elle est habituée à voir ce paysage que rien n'a modifié depuis longtemps, mais son regard aujourd'hui se porte sur un point précis, loin, très loin sur l'horizon. Elle ne sait pas vraiment pourquoi mais elle pense que c'est aujourd'hui qu'il reviendra. C'est à partir de ce petit point lointain, croisement de deux chemins de terre qu'il apparaîtra, tout comme la dernière fois qu'il était venu c'était... C'était il y a presque un an déjà. C'est sur ce chemin qu'elle l'avait vu arriver.

« Cette année, il repassera par là, se disait-elle, et c'est avant tout le monde que je le verrai encore. »

A la simple idée de le revoir, ses pensées s'affolaient, sa respiration s'accélérait, ses gestes toujours économes cherchaient un prétexte pour que son attention se porte ailleurs. Un instant, elle y parvenait mais très vite son regard revenait sur le petit point au bout de l'horizon.

Elle l'attendait aujourd'hui, et pour mieux l'apercevoir elle sortit même sur le pavé de la terrasse.

La lumière de ce jour était étrange. C'était celle d'un jour pas comme les autres et pour qu'il ne soit pas comme les autres, c'est sans doute celui qu'il choisirait pour revenir.

Le ciel était couvert de nuages compacts dont on ne savait estimer la hauteur. Il était grisâtre avec un fond presque violet, sans contour précis. Seules quelques tâches plus claires en laissaient deviner l'épaisseur.

 

 

L'horizon lui, n'avait ni limite, ni ciel, comme si, pour une raison inconnue le peintre de ce jour n'avait pas terminé le tableau. Le bout des champs de terre se jetait directement dans les nuages et dessinait, d'un trait plus pâle et imparfait, la limite.

Cet horizon timide la confortait dans son attente d'aujourd'hui.

Elle cherchait en elle les souvenirs de son dernier passage. Laissant quelques instants l'horizon sans son regard, elle fermait les yeux. Très vite un sourire anima ses joues sur lesquelles elle retrouvait le contact de son baiser qu'elle avait conservé au creux de chaque pore. Elle l'avait tant attendu qu'elle l'avait encore et seul le prochain pourra l'effacer. La mémoire de ce baiser glissait lentement jusqu'à ses propres lèvres qui se préparaient à l'embrasser aussi.

« Vais-je pleurer encore? » pensait-elle tout bas.

Elle n'avait plus besoin de se poser la question puisque du coin de ses yeux perlaient déjà de fines larmes.

« C'est de la joie, n'est-ce pas ? » se rassurait-elle. Pour simple réponse elle entendit une suite de fines notes de musique, presque cristallines.

 

A peine les eût-elle entendues qu'elle se dit :

« C'est lui ? Il est là ? Il est déjà là ? »

Elle ouvre alors ses yeux embués, pose le regard sur le point de son horizon où se croisent deux chemins...

« Il est là ! » crie-t-elle.

En effet, les chemins déjà disparaissaient et se fondaient avec tout, les champs, le ciel les arbres et les nuages. La neige qu'accompagnait le vent du Nord les recouvrait peu à peu, et il en serait ainsi de toutes choses et bientôt même la maison de la jeune fille.

 

Ca y est, le froid, son froid était là ! Elle le trouvait toujours aussi beau, toujours aussi jeune. Elle, lui offrait aussi sa jeunesse, attendant ses caresses sur ses mains, ses baisers sur ses joues. Elle attendait les mots, les mêmes que ceux de l'année dernière qu'il lui chuchotait dans le creux des oreilles : « Tu vois, je suis revenu cette année encore ! »

A cet instant, ses larmes gèleraient sur ses joues et retombant au sol en gouttes de cristal libéreraient de petites notes aiguës.

 

 

La jeune fille, depuis longtemps était amoureuse du froid. Elle se laisse envelopper par lui. Il devient son horizon, rendant alors infinies les limites de ses pensées. Elle dit de lui qu'il conserve dans la glace les secrets de son passé, les souvenirs des gens qu'elle aime... Tous les mots qui ne sont pas dits et pourtant trahis par des sourires ou des larmes.

Elle dit encore que la neige, dans ses flocons, dans son manteau qui recouvre tout, est autant d'amour qu'elle aimerait donner et déposer autour d'elle. Elle dit, elle dit... Elle dit tant de choses sur le froid que les mots en deviennent trop pauvres.

« Pourquoi les gens n'aiment-ils pas le froid et l'hiver ? » s'interroge-t-elle, comme tous les ans.

Elle ne sait toujours pas y répondre, et surtout pas aujourd'hui. Elle a les joues rouges du plaisir de tant caresses attendues. Tout son corps se plait dans le froid, et elle pourrait même compter tous ses os et dessiner leurs contours tant il les rend présents, douloureux mais contents.

Ainsi seront les jours à venir, dans la saison d'hiver...

Quand plus tard, dans le ciel, elle verra les papillons voler, alors... Alors elle saura que le froid s'en ira avec les tous premiers, ceux qui sont nés dans l'hiver et qui portent sur leurs ailes tout cet amour. Ils prendront la direction du petit point sur l'horizon, ce carrefour des deux chemins et en choisiront un pour ramener le froid vers son pays du Nord.

Elle sourit pourtant, même si ses larmes ne « tintinabuleront » pas à tomber sur le sol.

Les papillons sont ses amis, ils iront et viendront lui porter chaque jour et plusieurs fois par jour les nouvelles de son ami, le froid, mais c'est surtout pour l'année prochaine, quand à nouveau elle l'attendra !

 

Conteur de Mots...