Il est bientôt dix heures dans ce petit village du Haut Var qui sur la fin de septembre s'apprête à vivre l'automne alors que l'été n'est pas encore fini. La place du village, sous l'ombre des platanes en rassemble toute l'activité, c'est à dire à cette heure-ci pas grand chose. On devine le silence contenu dans les classes de l'école voisine, dans la Mairie avec sa vieille porte, grisée de soleil, ouverte mais où l'on y voit que l'ombre noire d'une activité qui doit se faire ailleurs. Les commerces, -les trois commerces devrai-je préciser - laissent entrer ou sortir quelques petites vieilles plus matinales que le reste qui viendra à des heures plus proches du repas, comme si le pain acheté quelques minutes avant de manger était plus frais, la viande plus goûteuse et la salade plus croquante... qu'importe c'est le quotidien de ce village même aujourd'hui où le ciel est encore bien bleu, le soleil bien chaud et la place encore dans l'ombre des platanes qui la bordent. Au fond la fontaine bavarde et généreuse se veut drôle et fière quand elle raconte au villageois qui se penche sur la pierre lissée par le Temps et qui contient son eau :

"Je ne t'ai jamais oublié village, je n'ai jamais tarie, et pourtant, toi avant, avec tes vieux t'as ri !"

Ainsi s'amusent les mots de l'eau qui tombe d'une sculpture naturelle faite de mousse et de concrétions dans le petit bassin de pierre. Mais personne ne l'entend, la place est vide.

Ah ! non, il y a le petit vieux qui lentement, très lentement la traverse. Appuyé sur une canne il avance. Il avance régulièrement à la cadence de ces trois pas ; le premier, à portée de main puisque c'est sa canne avec sa chausse de caoutchouc, le second c'est son pied avec sa grosse chaussure noire déformée, plissée, ridée comme lui, et l'autre pied enfin avec la soeur jumelle de sa chaussure et toutes deux d'ailleurs ne brillent plus depuis longtemps. Il avance sur une trajectoire parfaitement droite et sans aucun doute précise. Il sait où il va. Il laisse derrière la fontaine, sa fraîcheur et ses papotages, passe presque au centre de la place. A cet instant, il sort de la vaste poche de son pantalon marron à grosses côtes de velours, comme tous les hommes d'ici, un grand mouchoir blanc, qu'il secoue en le faisant tourner de gauche et de droite et qu'il remet dans sa poche. Il finit enfin son périple sur le banc, à l'opposé de la fontaine, mais tout autant dans l'ombre, avec à sa droite l'école encore dans le silence, et la Mairie aussi. Il a mis un petit quart d'heure pour traverser la place et s'asseoir. Mais le petit vieux s'y efforce tous les jours, quand les " ciels " le permettent . " Les ciels ? Oui, il aime ainsi le dire : il y a celui qui s'offre pour que soit justifiée chaque jour la course du soleil, et puis il y a le Ciel porté par Dieu, contenu dans ses mains, pour que soit justifiée chaque jour la course des Hommes."

Il est maintenant dix heures et quart, le petit vieux regarde sa montre et quelques secondes plus tard la sonnerie de l'école se fait entendre, celle de la récré tant attendue des enfants, et lui confirme l'heure. Il est bien dix heures et quart.

Rapidement la cour se remplie des cris et des rires des enfants et qui débordent largement vers la place des Platanes. Ca ne dérange pas du tout le petit vieux dont le visage parmi ces rides trouve un sourire. Les mains, l'une sur l'autre, sont posées sur la poignée de sa canne, et il y a même rajouté son menton pour soulager son dos courbé. Il a le regard curieux et enveloppant tout l'espace de la place... Il semble se nourrir des bruits qui maintenant arrivent jusqu'à lui. Il regarde vers la cour des enfants et en aperçoit deux, une petite fille et un petit garçon, accolés à la grille aux larges barreaux, qui le regardent.

A ce moment, le regard toujours porté vers la place, il fronce les sourcils, redresse son dos et sa tête aussi comme quelqu'un de surpris. Les rides de son visage semblent exprimées un grand étonnement. Alors avec sa canne, il pointe le centre la place, et dans le même geste se lève et s'y dirige droit devant.

" Mais ce n'est pas le même petit vieux ? Voilà que son pas si lent tout à l'heure, est maintenant beaucoup plus hardi. Les pieds ne se traînent plus autant, la lenteur est plus vive, et les pieds ouverts sur les côtés lui donne un faux air de... Charlot."

Il s'arrête alors, vers le milieu de la place, se courbe et tend la main jusqu'au sol pour ramasser... une petit boîte de bois, grosse comme un cube d'enfant. Il se redresse, l'ouvre et à cet instant en une unité parfaite une immense clameur de rires d'enfants se fait entendre sur la place. Furtivement il jette un coup d'oeil vers la cour de l'école, mais la plupart des enfants continuent leurs jeux. Seuls la petite fille et le petit garçon, aperçus tout à l'heure sourient largement, mais à eux deux ils ne peuvent exprimer autant de rires ! Il referme rapidement la boîte, et les rires cessent. Il ouvre à nouveau, les rires reprennent... et le sourire des deux enfants se dessine à nouveau.

Mais... qu'est-ce que cette boîte ? Il retourne vers le banc qui l'attend à l'ombre des platanes, pas très loin de l'école et en face de la fontaine. Il s'assied, garde sur ses genoux serrés la petite boîte en cube. Il la regarde. Il la regarde puis regarde la place, lève les yeux vers la voûte fraîche des feuilles... et les enfants qui déjà se rangent pour reprendre les cours le regardent aussi. La petite fille, le petit garçon jettent un dernier sourire vers la place et rejoignent les rangs. Ils rentrent.

La place retrouve son " presque " silence. Alors, le petit vieux attrape la petite boîte dans ses mains noueuses, de son index et de son pouce droits il la pince pour mieux la maintenir, avec l'autre main il l'ouvre une nouvelle fois bien délicatement. Cette fois-ci, bien qu'ouverte, on n'entend pas les rires de enfants... On !, Disons, ON n'entend pas, mais lui, porte la boîte à son oreille, ferme les yeux et sourit... Lui, sans aucun doute il les entend encore.

Il la repose, ouverte sur ses genoux et se hasarde à sortir ce qu'elle contient. C'est une petite boule rouge prête à faire un clown à qui y emprisonnerait son nez.

 

Certes il y avait bien eu la semaine dernière le passage du Cirque comme tous les ans juste avant la rentrée scolaire. C'est le petit cadeau fait aux enfants pour mettre un petit point final - comme un gros point rouge - à ce temps de vacances fini et garder dans le coeur une petite joie à échanger contre les devoirs et les leçons à venir. Depuis des générations et des générations le Cirque vient au village quelques jours avant la rentrée scolaire. Le petit vieux se remémorait sans doute ces passages quand lui était encore enfant. Les ours, les lions, les éléphants, les acrobates les danseuses écuyères et bien sûr les clowns, les Augustes - sages mais nigauds et les Clowns blancs- fiers dans leurs allures et leurs propos et qui jamais n'avaient l'affection des enfants...

 

 

Il en avait vu sur cette place, il les avait d'ailleurs presque tous vus enfant, et presque autant après avoir grandi.

Ses pensés comme son regard, volent du centre de la place, à la boîte posée sur ses genoux cachant ce nez de clown, et vers la cour de l'école maintenant silencieuse.

" Alors, Achille ! lui lance une jeune femme toute en rondeur de chair et d'accent du midi, - tu as fini de faire le clown pour aujourd'hui ? "

Il se retourne, lève vers elle, comme un geste grondeur, sa canne et lui sourit enfin. Il referme la boîte qu'il range dans sa large poche de pantalon en ayant préalablement sorti et déplier son grand mouchoir blanc... Chaque geste s'enchaîne comme un rituel parfaitement connu du seul petit vieux monsieur.

" Tu as encore fait le coup de la petite boîte, et tu le referas demain... hein ? " lui dit affectueusement la jeune femme ronde.

Il ne l'écoute plus mais répond à mi-voix :

" Aujourd'hui c'est pas pareil... Ils étaient là, et même tous les deux ! Mais c'est pas pareil !..."

Mais, cette petite boîte maintenant dans la poche du petit vieux monsieur, emprisonnait -elle les rires d'enfants de la semaine passée ? Etaient-ce ceux d'une enfance déjà bien lointaine et que l'âge rattrape dans sa mémoire ? Ces rires étaient-ils ceux des enfants devant le " manège " du petit vieux monsieur ?

Sans doute ils sont un peu de tout cela, mais la réponse est dans le coeur du petit vieux monsieur qui traverse à nouveau la place des platanes.

Le voilà maintenant arrivé à hauteur de la fontaine et lui dit :

" Dis leur donc fontaine à mémoire, dis leur que pour avoir la réponse il faut mettre son nez dans la petite boule rouge ! N'oublies pas de le leur dire surtout quand il on soif, soif de savoir de belles choses et qu'ils s'admirent à ta surface ! "

Il se tait, espèrant que la fontaine l'avait bien entendu, et poursuit son chemin à petit-petits pas... passant ainsi devant l'école.

La maîtresse avait ouvert la fenêtre de la classe, il faisait si beau et il put ainsi l'entendre dire : " Une fois que vous avez rempli la fiche de renseignements, vous inscrivez tout en bas sur les deux dernières lignes le métier que vous voudriez faire plus tard... Ah ! Il faut que je vous dise les enfants lorsque vous serez grands, si vous ne faites pas le métier que vous allez inscrire aujourd'hui, il faudra quand même vous en souvenir et le mettre au fond de votre coeur, il peut revenir plus tard. Voilà les enfants, je me tais c'est à vous d'écrire maintenant..."

 

Il ne tourne même pas la tête, il sait qu'un petit garçon et une petite fille allaient écrire en bas de leur feuille, sans faire la moindre tâche d'hésitation :

 

 

Ce qu'il ne savait pas, c'est que sur la table des enfants chacun avait une boule de platane ronde comme un nez de clown et peinte en rouge !

 

 

Vous pouvez féliciter notre petit conteur de mots, il sera tellement ravi de vous répondre!