La petite histoire de « Garnouille »

 

 

Garnouille est une petite...

Grenouille mais épuisée... disons de fatigue, par l'été si chaud, si sec de cette année... A l'instant même il pleut et elle goûte ainsi les premières graines de pluie tant attendues que le ciel sème enfin dans la terre : « Est-ce la pluie qui me rend ainsi ? Pourtant elle est ma douce amie... » pense-t-elle.

C'est péniblement qu'elle quitte les herbes et feuilles sèches qui lui servent d'abri depuis plus de trois mois de soleil incessant. Les nuits étaient tellement chaudes que l'on aurait pu croire que le soleil le soir ne s'était pas couché. Elle ne bondit même pas, non, ne sautille pas non plus et pourtant elle se dit : « Mais ma joie, ma joie n'est pas au rendez-vous, je me souviens de mes gestes, je voudrais hurler car en ce jour, j'ai mal partout... »

Elle déploie avec lenteur ses pattes et s'avance pour s'exposer toute entière à la pluie. Elle marche lentement alors qu'elle ne savait que bondir. La force qui lui manque dans les membres... est en fait la joie qui lui manque dans le coeur. « Comment expliquer ce sentiment de vide, de vrai épuisement ? Plus rien n'est comme avant, il est déjà si loin cet autre temps... » pense t-elle.

Maintenant sous les gouttes d'eau qu'elle sent rebondir sur sa peau de grenouille verte, elle s'allonge de tout son corps, croisant ses petites pattes de devant pour préparer comme un coussin à sa joue qu'elle pose alors délicatement, et les yeux fermés poursuit sa ballade dans sa torpeur : « La fatigue entre en moi, les douleurs sont au fond de moi... Il faut que je continue de lutter, je me sens de plus en plus écrasée par cette... » Elle ne put finir sa pensée, une goutte plus grosse que les autres est tombée sur le coin de son oeil. Elle n'en bouge même pas. « Ca me fera une larme » se dit-elle, la laissant grossir au coin de son oeil et glisser lentement sur sa joue l'accompagnant de sa pensée : « Je voudrais qu'un autre jour se lève avec quelques heures de douces trêves... En ce moment, mon coeur fait grève, j'en oublie mes jolis rêves... »

Dans un demi sommeil, Garnouille sent monter dans ses petites narines la joie de la terre qui retrouve son eau et sa souplesse aussi. Elle croit même déceler les rires aigus des herbes folles qui se réveillent, les premiers embouteillages de ces animaux transportant leurs caravanes et comme les vacanciers se ruent vers un même point, celui d'un petit bord d'eau. Se dessine alors un petit sourire timide, mais toujours alanguie dans ses pensées elle poursuit : « Je ne suis plus comme autrefois, il faut que je retrouve ma joie mais pour l'instant je ne la vois pas... »

Si Garnouille ne voit pas poindre sa joie, le papillon, lui, voit sa peine. On pourrait le croire téméraire à venir se poser sur une herbe encore sèche tout près d'elle. Il aurait suffi d'un simple coup de langue poisseuse de Garnouille pour qu'il finisse son vol directement dans son estomac, mais ça serait ne pas connaître l'histoire de leur amitié. « Papion » est un vieux et beau papillon. Il vit autour de la petite mare, depuis longtemps, même si son vol parfois l'emmène ailleurs et loin. Garnouille est son amie parce qu'il l'a connue toute petite... et... et même bien plus que cela. En fait Garnouille doit à Papion d'être née. En effet, il y a de cela quelques années, le printemps portait en son vent beaucoup d'amour et partout où il soufflait les êtres s'aimaient. Ainsi les fleurs, les arbres, les oiseaux , les animaux, les hommes s'aimèrent et les grenouilles aussi.

Maman Grenouille pondit de nombreux oeufs sous la feuille d'une herbe verte d'eau. Mais cette année fatigué par son vent, le printemps ne put retenir l'été qui trop tôt est venu prendre sa place. Le soleil s'installa donc dans le ciel de printemps et y est resté tout l'été. La sécheresse s'installa, et la mare peu à peu s'assécha. Maman Grenouille se désolait de voir le niveau d'eau baisser ainsi chaque jour davantage, et ne savait comment faire pour sauver ses petits à venir. Elle même s'épuisait. Un jour près d'elle se posa un beau et grand papillon, c'était « Papion. »

- Oh ! Beau papillon que tes ailes sont grandes ! dit-elle.

- Est-ce pour mieux m'attraper et me manger que tu me flattes ainsi Dame Grenouille ? répondit Papion.

- Oh non ! Ma peine est trop grande pour attraper même un moucheron.

- Et pourquoi ta peine ? demanda Papion.

Elle lui raconte ainsi sa désolation de mère, cette eau qui s'évapore tous les jours un peu et ce soleil qui tue même l'ombre et fera de cette mare un morceau de terre sèche et sans vie. Mais le drame était que ces enfants n'étaient pas encore nés. Oh ! Elle n'avait plus guère d'espoir que tous naissent puisque déjà les poissons en avaient croqués mais c'était là, la loi de la mare.

- Il ne m'en reste qu'un, dit-elle, là-bas sous l'herbe d'eau chétive qui jaunit déjà.

Papion de ses hautes antennes y jeta un coup d'oeil.

- Tu as trouvé mes ailes bien grandes toute à l'heure et jusqu'à présent elles ne m'ont servi qu'à voler et bien dès tout de suite, elles seront aussi pour sauver ton enfant, lui dit-il.

A peine finissait-il sa phrase que dans un envol élégant, Papion quitta maman Grenouille pour se poser sur le brin d'herbe et étendre grand ses ailes offrant ainsi de l'ombre à l'¤uf et à la petite flaque d'eau qui l'hébergeait. Il resta ainsi de nombreux jours. Un matin, il eut la surprise de voir quelque chose bouger dans la flaque d'eau devenue minuscule : Garnouille était née... Et c'était un tout petit têtard tout vif. Papion de sa trompe dénichait la moindre goutte d'eau, quand bien même il devait voler loin, qu'il déposait le soir dans la flaque afin qu'il y eut toujours assez d'eau pour sa protégée. Le jour, il reprenait sa position de parasol.

Cette année-là, c'est après le 15 Août qu'il plut enfin. Garnouille put trouver alors suffisamment d'eau pour apprendre correctement à nager et commencer à organiser sa vie dans la petite mare.

Voilà, voilà pourquoi ils étaient amis et sans doute allongée à savourer la pluie, Garnouille devait s'en souvenir aujourd'hui. Mais elle est toujours aussi triste... Et Papion s'en est aperçu.

- Alors Garnouille lui dit-il, n'as-tu plus de joies à t'offrir à la pluie ?

La tête toujours posée sur ses deux pattes avant croisées, elle ouvrit un oeil et esquissa un tendre sourire mais ne dit rien.

Oh ! Papion n'avait pas besoin d'attendre les mots de Garnouille pour deviner que son coeur savourait autant le plaisir de l'eau que sa présence à côté d'elle, mais aujourd'hui elle est trop épuisée et ne dit rien de plus.

Il s'envola donc pour rechercher la plus belle fleur alentour. Il la trouva, se posa sur sa corolle et emplit sa trompe du délicieux nectar que lui enviaient déjà les abeilles bruyantes. Par de rapides coup d'ailes il revînt vers Garnouille, et se posa même sur elle comme si c'était une fleur. Sans doute il la chatouilla en se posant parce qu'elle eu un léger tremblement. Du bout de sa trompe, il déposa juste aux commissures des lèvres de Garnouille comme l'aurait fait une mère oiseau avec son oisillon, quelques gouttes du délicieux nectar ambré. Garnouille découvrit en un instant tous les bienfaits et les saveurs du soleil, de l'eau et de la vie réunis... Et comme un oisillon elle en demanda encore.

Papion la savait gourmande et en avait pris suffisamment pour lui en redonner.

Garnouille y puisa ainsi suffisamment d'énergie pour sortir un peu de sa torpeur, sautilla jusqu'à la mare qui se remplissait lentement à coup de gouttes de pluie, elle osa même plonger, plaisir qu'elle avait tant attendu depuis plusieurs mois.

« Je plonge dans mon rêve ! » lui crit-elle . Ce n'était pas un rêve, c'était bien la mare.

Tout en nageant elle se disait : « Il faudra que je demande à Papion si tous les rêves portent toujours ainsi un peu du vrai de la vie comme cette mare que j'ai tant rêvée ? Est-ce mon rêve qui a rempli la mare ? Est-ce donc la vie qui porte le rêve ou le rêve qui porte la vie ? »

- Papion... ? elle appelait Papion pour lui poser sa question mais ce bain dans la mare lui procurer tant de plaisir, comme une caresse de l'eau sur ses douleurs qu'elle la laissa en l'air et replongea au fond de l'eau. Dans l'eau elle était libre, libérée de ses douleurs, libérée de sa torpeur.

Papion voletait au-dessus d'elle et alors qu'elle était au fond de l'eau, il se chuchotait dans son vol : « J'ai entendu ta question Garnouille, moi aussi un jour je me suis la suis posée mais malgré mon âge, je n'ai pas encore la réponse... L'important tu vois c'est de vivre chaque jour, et qu'importe si un jour c'est du rêve et le lendemain ça n'en est pas, qu'importe si l'un et l'autre te font vivante et heureuse ! »

Garnouille n'a sans doute pas entendu la réponse au fond de l'eau, d'ailleurs Papion l'a murmurée simplement pour que je puisse l'écrire dans cette histoire.

Papion et Garnouille ont ainsi fini la saison d'été. Ils se sont endormis tous les deux avec l'automne et dans leurs rêves d'hiver, ils se fabriquent déjà le prochain printemps...

 

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