L'hiver les jours sont longs. Aussi longs que les nuits. Tout le monde sait cela. Mais personne ne le dit. Personne ne dit, personne n'ose dire que l'hiver les jours sont plus longs que les nuits.

 

 

 

Essayez pour voir. Dites un peu que l'hiver les jours sont plus longs que les nuits. On ne vous croira pas. Si on ne vous croit pas, c'est parce qu'on n'écoute que les grands. Parce qu'on n'a jamais voyagé en Poitou. Et qu'on ne connaît pas cette histoire.

Ce jour-là durait plus que les autres. Il paraissait plus long que les plus longues des nuits de cet hiver qui n'en finissait pas.

 

 

Le temps était si froid, le ciel était si gris qu'on se serait cru à Neige Souris.

Et l'on était à Neige Souris, un petit étang aujourd'hui disparu, mais où alors on venait boire. Quand les mots n'étaient pas gelés. On venait voir les canards nager. Se regarder nager. Sans craindre la glace qui fauche les pattes.

 

 

Ce n'était pas un étang, Neige Souris, c'était une mare. Ce n'était pas une mare, c'était une flaque. Et au bord de la flaque, un rat cassait du bois.

La rate, pendant ce temps, trempait la soupe: elle versait dans la soupière, sur le pain, le bouillon qui fumait. Le bouillon qu'elle avait fait cuire et recuire dans le pot, et que chaque soir elle servait.

 

 

Quand la soupe était prête, la rate disait, assez fort pour que son mari l'entende: "la soupe est trempée."

Le rat frappait comme un sourd. Un sourd qui entendait des appels, qui reconnaissait la voix de sa femme.

Plantant sa hache, oubliant la bûche qu'il fendait, le rat trotta menu vers son humble logis.

 

 

La table était installée près de la cheminée, où l'on avait fait cuire le bouillon dans son pot, et où l'on tenait au chaud, ni trop près ni trop loin du foyer, la soupière. Le rat se rua sur son assiette, qu'il lécha jusqu'à la dernière goutte. Il s'en servit une autre, bouillante, qu'il avala d'un trait.

 

 

La rate ne l'attendit pas. La journée avait été rude, et longue. Elle alla se coucher, laissant le rat gourmand au bord de la soupière, à deux doigts d'y tomber. "Un jour il se brûlera les moustaches", pensa-t-elle, et puis elle s'endormit.

Le lendemain matin, c'est le silence qui réveilla la rate. Un grand silence de neige et le froid, à côté d'elle, dans le lit, la maison, personne ne bougeait, personne ne répondait, tout se taisait. Elle courut, comme elle faisait chaque matin, mettre du bois sur les braises et attiser le feu.

 

 

Mais ce matin le feu est mort. Mort aussi son mari. Noyé dans la soupière. La rate gémit, elle crie: "Mon pauvre rat s'est noyé! Mon pauvre rat est mort! Qu'est-ce que je vais devenir?" Et la rate pleure, pleure.

La pendule sonne. Aussi creux, aussi las qu'un vieux glas. Les heures, ici, n'avancent pas. Et en hiver c'est pire, on dirait que le temps va s'arrêter. Il suffit pourtant d'un cri pour que tout s'accélère, pour que la pendule, aux gémissements de la rate, réponde par cette question:

"Eh! Qu'as-tu donc, rate, à tant pleurer?

-J'ai bien du malheur, allez, mon pauvre rat est noyé!

-C'est triste qu'il soit mort, c'est triste, très triste, répète la pendule. Tellement triste que moi je danse." Et elle se met à danser.

Voyant la pendule qui danse, qui danse comme une folle, les chaises s'interrogent, elles demandent:

"Eh! Qu'est-ce que tu as, pendule, qu'est-ce que tu as à tant danser?

-Vous ne savez pas? Vous ne savez pas le grand malheur qui est arrivé? Le rat s'est noyé; la rate pleure; et moi je danse!

-Faut bien qu'on marche, alors, faut bien que les chaises marchent au plafond!"

 

La porte voit les deux chaises qui marchent au plafond:

"Eh, les chaises, qu'avez-vous? Qu'avez-vous donc à marcher au plafond?

-Un grand malheur, va, c'est un grand malheur qui est arrivé, le rat est noyé; la rate pleure; la pendule danse; et nous on marche au plafond!

-Faut bien que je sorte, grince la porte, faut bien que je sorte de mes gonds".

 

 

En chemin la porte rencontre une charrette. Une charrette à l'arrêt:

"Eh, la porte, qu'est-ce que tu fais dehors?

-Ah, mon Dieu! Un grand malheur est arrivé! Le rat est noyé; la rate pleure; la pendule danse; les chaises marchent au plafond; et moi je sors de mes gonds!

-Faut bien que je parte, crisse la charrette, faut bien que je parte à reculons!"

 

 

La charrette part à reculons, elle heurte un gros chêne:

"Eh, la charrette! Où est-ce que tu vas? Où est-ce que tu vas à reculons?

-Comment? Tu n'es pas au courant? Il est arrivé un grand malheur! Le rat est noyé; la rate pleure; la pendule danse; les chaises marchent au plafond; la porte sort de ses gonds; et moi je pars à reculons!

-Faut bien que je m'arrache les branches, tonne le chêne, et puis que je me fende en quatre!"

 

Il y a une fontaine près du chêne, une toute petite source qui sait à peine parler:

"Pourquoi est-ce que tu t'arraches les branches, gros chêne, et que tu te fends en quatre?

-Tu ne sais pas, petite source, tu ne sais pas ce qui est arrivé? Eh bien, je vais te le dire. Le rat est noyé; la rate pleure; la pendule danse; les chaises marchent au plafond; la porte sort de ses gonds; la charrette s'en va à reculons; moi je m'arrache les branches, et je me fends en quatre!

-Faut bien que j'arrête, moi, murmure la source, faut bien que j'arrête de couler."

 

Voilà maintenant un grand garçon de six ans et sa petite soeur (elle a au moins une pomme de moins). Ils viennent chercher de l'eau. De l'eau à la fontaine. Mais la cruche reste vide:

"Dis donc, fontaine, pourquoi est-ce que tu ne coules pas?

-On ne vous a pas raconté? On ne vous a pas raconté le grand malheur qui est arrivé? Le rat est noyé; la rate pleure; la pendule danse; les chaises marchent au plafond; la porte sort de ses gonds; la charrette s'en va à reculons; le gros chêne s'arrache les branches, se fend en quatre; et moi j'arrête de couler!

-Faut bien qu'on casse notre cruche, alors, faut bien qu'on la casse!" hurlent les enfants.

Ils n'ont pas besoin de hurler. Mélusine les a entendus. Ils n'auraient rien dit que Mélusine les aurait entendus, et qu'elle serait là, au bord de la fontaine, à leur montrer l'eau qui coule. Mélusine est la fée des fontaines. La source inépuisable. Tout ce que vous lui demandez, elle vous l'accorde. Elle remplit d'eau la cruche, et disparaît. Avant même que les enfants aient pu la remercier.

 

Alors aussitôt la source se met à chanter, et le gros chêne retrouve son tronc, ses branches, et la charrette ne part plus à reculons, et la porte ne sort plus de ses gonds, et les chaises ne marchent plus au plafond, et la pendule ne danse plus, et la rate ne pleure plus, car le rat n'est plus mort: il est à table, devant la soupière, où trois quatre bons vieux morceaux d'une bonne vieille miche attendent le bouillon qui cuit dans son pot.

 

 

Offert par Denis

 

Pour écrire à Denis : montebello.denis@wanadoo.fr